L’article en bref
L’article en bref. L’alternariose de la pomme de terre montre une nuisibilité souvent surestimée, malgré sa présence partout. Quatre années de suivi révèlent aucune perte de rendement significative entre parcelles traitées et témoins.
- Diagnostic souvent erroné : deux tiers des cas supposés correspondent à des carences ou autres confusions diagnostiques
- Maladie tardive de fin de cycle : les contaminations surviennent mi-août, avec explosion des symptômes fin septembre-début octobre
- Agronomie avant chimie : destruction des résidus, élimination des adventices et variétés précoces suffisent généralement
- Traitement utile seulement à partir de la semaine 33 : aucune application en juin-juillet n’a d’efficacité prouvée contre cette maladie
L’alternariose touche la pomme de terre partout où on la cultive. Pourtant, quatre années de suivi épidémiologique menées dans le cadre du projet SYTRANSPOM ont montré une nuisibilité nulle sur le rendement, sans différence significative entre les parcelles traitées et les témoins non traités. Ce paradoxe mérite qu’on s’y attarde sérieusement avant de sortir l’atomiseur.
Reconnaître l’alternariose : symptômes et diagnostic différentiel
Je me souviens d’un producteur du Nord-Pas-de-Calais qui m’avait contacté en panique mi-juillet, persuadé d’avoir une attaque d’alternariose massive. Après analyse en laboratoire, il s’agissait d’une carence en magnésium. Ce cas n’est pas isolé : environ deux tiers des cas supposés d’alternariose correspondent en réalité à des confusions diagnostiques. Carence en bore, brûlures d’azote dues à des granules d’ammonitrate coincées, phytotoxicité d’herbicides, pollution à l’ozone… la liste des sosies est longue.
Les agents responsables : un complexe fongique
La maladie n’est pas causée par un seul champignon. On distingue deux groupes. La section Alternaria regroupe Alternaria arborescens (52%), Alternaria alternata (43%) et Alternaria gaisen (15%). A. alternata est fréquemment un parasite de faiblesse. La section Porri comprend Alternaria solani (67%), considéré comme le plus agressif, Alternaria protenta (26%) et Alternaria grandis (7%).
Symptômes foliaires et sur tubercules
Sur le feuillage, les taches nécrotiques brunes présentent des anneaux concentriques caractéristiques avec un halo jaunâtre. C’est le signe le plus fiable. Ces symptômes apparaissent d’abord sur les feuilles du bas, après la floraison. Sur tubercule, des taches brunes déprimées et des pourritures sèches noires peuvent apparaître en cours de stockage.
La Chambre d’agriculture du Nord-Pas-de-Calais et les laboratoires Arvalis-Villers-St Christophe et Boigneville recommandent, face à des nécroses suspectes, de toujours prendre des photos, de noter la distribution des taches dans la parcelle, et de consulter un technicien avant de conclure. Une analyse ADN en laboratoire reste régulièrement nécessaire pour confirmer.
Calendrier réel de la maladie
Voici un point clé que beaucoup ignorent : l’alternariose est une maladie tardive de fin de cycle. Les contaminations surviennent généralement autour de la mi-août, lors du retour des pluies. L’explosion des symptômes se produit fin septembre-début octobre. En 2021, les chercheurs du projet SYTRANSPOM n’ont détecté Alternaria section Porri qu’à partir du 7 septembre. Avant la seconde quinzaine d’août, aucune détection n’a été enregistrée malgré des symptômes supposés dès juillet.
Facteurs de risques et conditions de développement
Le champignon se développe entre 15°C et 30°C, avec un optimum à 20-25°C. Il apprécie une hygrométrie élevée, mais c’est surtout l’alternance de périodes sèches et humides qui déclenche la sporulation. Une succession d’environ 36 heures alternant sec et humide suffit. Le vent et les éclaboussures de pluie disséminent les spores.
Les facteurs aggravants
Un stress cultural accélère la sénescence et ouvre la porte à la maladie. Sécheresse, carence nutritionnelle, attaques d’insectes… tout affaiblissement du plant joue contre lui. Les sols retenant l’humidité favorisent aussi le développement fongique. L’intensité de la maladie dépend moins de la pression d’inoculum que de la succession rapprochée de cycles favorables.
Le champignon survit dans le sol sur des résidus de culture ou des tubercules infectés. La contamination passe par les semences, le matériel, les pluies et le vent. Voici les principaux facteurs de risque à surveiller :
- Sol à forte rétention hydrique
- Carences nutritionnelles non corrigées (magnésium, bore notamment)
- Présence de solanacées adventices dans ou autour de la parcelle
- Résidus de culture non détruits de la saison précédente
Pour aller plus loin sur la gestion globale des pathogènes en culture biologique, je t’invite à consulter ce guide sur la protection d’un verger bio contre les parasites naturellement, dont plusieurs principes s’appliquent directement aux cultures maraîchères.
Nuisibilité réelle : relativiser avant de traiter
L’indice IFT-fongicide pour la pomme de terre atteignait 11,7 en 2017, largement dominé par la lutte contre le mildiou. Comparée à ce dernier, l’alternariose reste une maladie secondaire. Les pertes de rendement varient de 5 à 20% en cas d’attaque précoce, et peuvent dépasser 50% dans des cas extrêmes et rares. Mais dans la majorité des situations suivies, la nuisibilité mesurée était nulle. Le plan Ecophyto II+ fixe un objectif de réduction de 50% des produits phytosanitaires en 2025 : économiser un traitement spécifique contre l’alternariose, quand celui-ci est souvent inutile, va dans ce sens.
Lutter contre l’alternariose : agronomie d’abord, traitement ensuite
Ma conviction, après des années à suivre ce dossier : les mesures agronomiques préventives sont la colonne vertébrale de la lutte. Elles réduisent la pression sans aucun intrant chimique.
Prévention agronomique
Détruire les résidus de culture infectés, éliminer les repousses et les adventices solanacées, pailler le sol pour constituer une barrière mécanique contre les éclaboussures : ces gestes simples limitent efficacement la dissémination. Choisir des variétés moins sensibles ou précoces reste aussi une stratégie pertinente. La variété Amyla a notamment servi de référence pour valider l’outil d’aide à la décision Mileos, développé par Arvalis.
Une fertilisation et une irrigation équilibrées réduisent les stress qui accélèrent la sénescence. Récolter dès que les tubercules sont suffisamment mûrs limite aussi les risques de pourriture sèche au stockage.
Traitements biologiques disponibles
Pour ceux qui privilégient une approche sans chimie de synthèse, plusieurs solutions existent. Le chitosan liquide, la décoction de prêle et l’infusion d’écorce de saule sont des préparations reconnues. Une formule combinant 10 ml de chitosan liquide et 100 ml de traitement bio maladies des légumes du potager par litre d’eau, pour 10 m², donne de bons résultats en application préventive. Ces approches s’inscrivent dans la logique du guide pratique sur la lutte contre les aleurodes, où la prévention biologique prime sur le curatif.
| Solution | Type | Usage principal |
|---|---|---|
| Chitosan liquide | Biologique | Stimulation des défenses naturelles |
| Décoction de prêle | Biologique | Renforcement préventif du feuillage |
| Triazoles / QoI | Chimique | Traitement curatif à partir de BBCH 40 |
| Dithiocarbamates / zoxamide | Chimique | Double efficacité mildiou et alternariose |
Quand et comment positionner un traitement fongicide
Si tu choisis malgré tout d’intervenir chimiquement, le timing est primordial. Aucun traitement appliqué fin juin ou début juillet n’a d’efficacité prouvée contre l’alternariose. Le premier traitement utile n’intervient pas avant la semaine 33, voire 34, soit fin août. L’outil Mileos intègre désormais un module alternariose pour aider à positionner cette intervention, en tenant compte de la précocité variétale. Les familles de molécules classiques sont les triazoles et les QoI (strobilurines). Les SDHI ne sont pas encore autorisés en France pour cet usage, même si des mutations dans les gènes cibles ont déjà été détectées sur le territoire, à des fréquences inférieures à celles des pays voisins. Cette surveillance, conduite notamment par Inagro (Belgique), HEPH-Condorcet et Carah-asbl, doit se poursuivre pour préserver les modes d’action disponibles.
Pour approfondir tes connaissances sur la lutte biologique, consulte le wiki de la lutte biologique ainsi que le wiki de la lutte bio.